• Caroline Farley

L’urgence de vivre

Mis à jour : avr. 1

J’ai peur de mourir jeune. D’aussi loin que je me souvienne, cette peur de mourir trop tôt, trop vite, m’habite. Elle est là, tout le temps. Parfois enfouie, mais là quand même.



Il ne faut pas la confondre avec la peur de mourir tout court. Je n’ai pas peur de mourir. Ma peur, c’est vraiment de mourir jeune. D’être fauchée en plein vol. Certains diront peut-être qu’à 40 ans, je ne suis plus très jeune… mais bon, ce n’est pas ma perspective!


Cette peur a créé chez moi une urgence de vivre. Au quotidien, c’est cette adrénaline qui prend la place de la peur de mourir. J’imagine que ça doit la calmer, la dompter, la tasser dans le coin. L’empêcher de prendre toute la place. Mais c’est fatiguant quand même d’avoir cette pensée récurrente dans la tête.

Quand je canalise bien ce sentiment d’urgence de vivre pleinement, de profiter de tout, de saisir les opportunités, de savourer à fond, c’est magique! Tout est si intense! L’adrénaline qui me submerge est un véritable carburant. Je trippe, je m’émerveille, je m’extase, je vis.


Mais parfois, cette urgence de vivre m’amène à m’éparpiller, à vouloir tout faire en même temps, à m’épuiser. Je deviens alors ma pire ennemie. Je deviens excessive, je ne choisis plus. Je prends tout, de peur de manquer de temps, de passer à côté de quelque chose, de passer à côté d’une émotion forte. Je vais trop loin, je me brûle.


Ce n’était pas mon heure


Je me demande souvent d’où vient cette peur. Est-ce que c’est parce que j’ai passé près de la mort quatre fois?


La première fois, je n’en garde pourtant aucun souvenir. Mes parents m’ont dit que j’avais deux ou trois ans. Je suis tombée en bas d’un quai par inadvertance. Quelqu’un s’est précipité pour m’éviter la noyade.


Quelques années plus tard, quand j’avais environ sept ou huit ans, je suis tombée entre un bateau et un quai. Encore une fois, on m’a sorti de l’eau à temps. Je ne garde aucun souvenir de cet événement.


Est-ce que mon urgence de vivre vient de ces incidents gravés inconsciemment en moi?


La troisième fois, j’avais 18 ans. Une autre quasi-noyade. J’habitais alors en Oregon, aux États-Unis, où j’ai appris l’anglais pendant un an après la fin de mon secondaire. C’était le 4 juin 1998, à quatre jours de mon retour au Québec.


J’étais alors en randonnée pédestre en autonomie avec mon amie Elena. On a voulu sauter de la fameuse « Jumping rock » dont Elena m’avait souvent parlé et qui se trouvait au milieu de la rivière de rafting que nous longions. Mais cette année-là, c’était une année El Niño. Le niveau de la Rogue River était donc beaucoup plus élevé qu’à l’habitude et par conséquent, le courant beaucoup plus fort.


Pour faire une histoire courte, je suis restée prise dans le courant, sans veste de sauvetage. J’ai été aspirée vers le fond, comme si quelqu’un m’avait agrippé par les chevilles et m’avait calé dans le fond de l’eau. J’ai vu le ciel bleu disparaître sous l’eau et j’ai pensé que c’était fini. Que j’allais mourir là et ne jamais revoir mes parents. Mais j’ai émergé, heureusement.


Moi, devant la Rogue River et la fameuse « Jumping rock », quelques minutes après avoir réussi à gagner le rivage du bon bord de la rivière…


La quatrième fois, c’était le 20 février 2011. J’ai alors été impliquée dans un accident de la route mortel. Une collision frontale à la suite de la perte de contrôle d’une automobiliste arrivant en sens inverse. Quand j’ai vu l’auto devant moi, je n’ai même pas eu le temps de réagir. J’ai agrippé le volant de toutes mes forces et j’ai fermé les yeux. Je me souviens encore, comme si c’était hier, de mon étonnement quand je les ai rouverts. J’étais blessée mais en vie, je n’en revenais pas. J’étais certaine que mon heure était arrivée.


L’auto a été déclarée perte totale après l’accident.


C’est d’ailleurs seule, à l’hôpital de Matane et en attendant que mon chum vienne me retrouver, que j’ai entendu le cœur de notre petite Béatrice pour la première fois. Elle s’était accrochée…


Vivre avec la peur


Tout ça pour dire que je suis passée proche à quatre reprises. En parallèle, et en raison de ces expériences traumatisantes, j’ai développé une peur de l’eau (maintenant guérie ou du moins sous contrôle) et une peur des accidents de la route. Même avant l’accident de 2011, je ne sais pas pourquoi, c’était déjà là depuis plusieurs années. À chaque long déplacement, j’y pense. Et ils sont nombreux puisque ma famille habite en Abitibi-Témiscamingue et moi en Gaspésie depuis bientôt 20 ans.


D’ailleurs, je me rappelle parfaitement du moment où je suis partie de chez mes parents pour déménager en Gaspésie. Ma nouvelle voiture chargée jusqu’au plafond, j’allais commencer ma carrière de journaliste-caméraman sur les ondes de CHAU-TVA. J’étais certaine que je ne me rendrais pas à Gaspé car je n’arrivais pas à m’y visualiser. Moi pourtant une grande fan de la visualisation, pratique développée grâce au sport.


Ma première voiture avec laquelle j’ai traversé tout le Québec du Témiscamingue à la Gaspésie. La photo a été prise avant que je la charge jusqu’au toit!


Avec le recul, je me dis que si je n’ai pas été capable de me visualiser à Gaspé, c’est parce que je n’y étais jamais allée… Il a même fallu que je regarde sur une carte pour voir c’était où (hé oui, il n’y avait pas de GPS ni de Google Map à l’époque!). Bref, j’ai conduit les mains crispées sur le volant pendant 1 h. Rendue à Témiscaming, j’avais mal partout et mes mains ne dépliaient plus.


Je me suis calmée et je me suis d’abord visualisée arriver à Repentigny chez mon amie Marie et sa mère, et enfin à la Place Jacques-Cartier où une propriétaire de chambres m’attendrait à mon arrivée à Gaspé.


J’ai aussi eu très peur de ne jamais me rendre à mes 28 ans. Pourquoi? Parce que la comédienne et animatrice Marie-Soleil Tougas est décédée à 27 ans dans un accident d’avion.

Marie-Soleil Tougas

Mon père me disait souvent que je lui ressemblais, qu’on avait le même genre d’énergie, qu’on s’embarquait dans plein de projets, qu’on vivait à fond. Peut-être que Marie-Soleil aussi avait cette urgence de vivre qui l’habitait? En tout cas, elle a réalisé et accompli plus de choses en 27 ans que bien des gens dans toute une vie. Je me rappelle avoir pleuré de soulagement et de joie tard dans la nuit, quelques jours après avoir eu 28 ans. J’étais chez mes parents, pendant le temps des fêtes. C’était dans la maison familiale que j’avais appris le décès de Marie-Soleil et c’était au même endroit que je savourais le bonheur d’avoir (enfin) 28 ans.


Je me relis et je trouve ça tellement pas rationnel… Mais les peurs ont ce pouvoir : rendre les choses irrationnelles. Ces tranches de vie illustrent néanmoins à quel point la peur de mourir jeune m’habite depuis longtemps.

Laisser ma trace


Évidemment, avoir des enfants, trois magnifiques filles, n’a pas calmé cette angoisse. À la peur d’être fauchée en plein vol, s’est ajoutée la peur que mes filles soient privées de leur maman avant que j’aie le temps de leur transmettre mes valeurs, mes apprentissages de vie et mes connaissances.


J’ai peur de partir trop tôt et de ne pas les avoir suffisamment outillées pour qu’elles vivent une belle vie, leur vie. Bien sûr, je crois leur avoir partagé mes valeurs, un certain nombre d’apprentissages mais ce n’est pas encore assez. C’est trop tôt.


Alors nous y voilà, à la raison d’être et à l’essence de ce blogue et projet intitulé Au bout de soi. Je veux laisser une trace à mes filles. Une trace tangible. Donner un sens à cette peur irrationnelle de mourir jeune. Donner un sens à cette urgence de vivre.

J’ai appelé mon projet Au bout de soi car il reflète bien l’idée de la quête, du dépassement de soi. Cette motivation que j’ai de vouloir aller au bout de moi-même pour m’améliorer, repousser mes limites, devenir une meilleure personne.



On dirait que j’ai cette obsession d’aller au bout des choses. Si je fais une randonnée, je veux aller jusqu’au sommet, au bout du sentier. Un peu comme si je voulais voir si j’allais trouver quelque chose en chemin ou à destination. Voir si j’y suis.

Je vous rassure, la peur de mourir jeune ne m’empêche pas de vivre et surtout pas de bien vivre. Elle ne me paralyse pas, elle m’incite plutôt à passer à l’action. Depuis toujours. Mais je n’aime pas avoir peur. Je suis du genre à dompter mes peurs, comme celle de l’eau. J’ai envie de transformer cette peur en un catalyseur, en quelque chose de positif. En une force.

Et si…


Je ne démarre pas ce projet dans le but de faire disparaître la peur mais plutôt de la calmer, de l’apaiser. Car si je partais prématurément mais que je laissais à mes filles, des articles de blogue et des épisodes de balado, ça rendrait peut-être mon départ prématuré plus acceptable. Peut-être que ça m’apportera un certain soulagement de laisser une trace à Juliette, Rosalie et Béatrice ainsi que des apprentissages de vie qui me survivront. Ça m’apaise de le penser en tout cas.


Et peut-être que parallèlement, ça aidera ou inspirera d’autres personnes que mes filles? Peut-être toi, qui lis ces lignes, tu y trouveras quelque chose d’intéressant et de pertinent? Si tu y trouves ton compte, c’est un énorme cadeau et je vais l’accueillir en toute humilité.

C’est viscéral de mettre au monde ce projet à ce moment-ci de ma vie. J’ai à la fois l’impression que tout ce que j’ai vécu m’a amenée à démarrer ce projet ou encore que le projet a toujours été là et que je suis maintenant rendue à le réaliser. C’est difficile à décrire, ce sont comme des vases communicants.


Il y a également un volet balado à Au bout de soi qui est en quelque sorte la continuité des sujets et thèmes abordés dans le blogue. Dans le balado produit en partenariat avec Radio Gaspésie, je vais approfondir une thématique avec un ou des invités de ma communauté de Gaspé, dont le parcours de vie ou la personnalité peut apporter une perspective intéressante, nous aider et nous inspirer.


Parfois, il faut aller Au bout de soi pour réaliser des objectifs ou affronter une épreuve. En somme, ce seront des rencontres et des partages qui, ultimement, nous aideront à mieux vivre, à grandir et à partager.

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