• Caroline Farley

La fine ligne entre l’aventure et le drame

Dernière mise à jour : 23 mai


*Note : Ce texte a été écrit à chaud par une fille qui a eu ben peur. La qualité de la langue n’était pas l’objectif principal lors de la rédaction. Papa, maman, j'ai pas fait exprès!


L’excitation de la première descente de rivière de l’année! Tout l’équipement de planche à pagaie et de kayak est sorti, on a nos wetsuits sur le dos. Notre plus fille cadette Béatrice, la seule enfant du groupe, a l’air d’une pro avec son kit! Notre amie Caro arrive avec son traditionnel « sourire kayak » accroché dans la face! On est fin prêt et excité!

Étant donné que la marée sera basse au pont de St-Majorique au moment où on y arriverait, on décide de monter plus haut sur la rivière Darmouth et de s’arrêter au pont Bouchard à Corto. Avec le fort débit d’eau, ce ne sera pas une longue sortie mais qu’importe, ça va être l’fun pour une première!


Départ canon


Y’a neigé pas mal en Gaspésie cette année, ça se voit dans la hauteur de la rivière et dans le fort débit. Étant la seule à être en planche à pagaie, on s’entend pour que je parte en premier. Sébas/Béatrice et Caro me suivront à leur tour en kayak.


On s’attend à un départ rapide et immédiat. Je sais que dès que je monterai sur ma planche, le courant m’emmènera avec lui vers le premier virage. Je me lève debout et rapidement, je retrouve mes repères d’équilibre de l’an passé. Je descends en tentant de me diriger vers le centre de la rivière pour prendre le virage en étant le plus loin possible des falaises de roche qui surplombent le virage mais ça descend vraiment vite. Les différents courants se rencontrent et m’empêchent de modifier ma trajectoire pour rejoindre le centre.


Le débit de la rivière Darmouth au départ de notre excursion.


En un clin d’œil, le courant me pousse vers les falaises et je tombe. J’agrippe ma planche et ma pagaie, essaye de remonter mais je fonce dans les rochers. La planche culbute sur ma tête, je cale dans l’eau pour ensuite remonter tout juste à la surface. Je lâche ma pagaie pour pouvoir utiliser mes deux mains. Je cherche un espace entre l’eau et ma planche pour respirer, j’avale de l’eau. Ma planche est coincée dans les rochers. Sous la force de l’eau, la « laisse » qui relie ma cheville droite à ma planche, s’extirpe vigoureusement de mon pied, tout comme ma botte d’eau. Si je ne veux pas rester coincée plus longtemps sous ma planche, je dois la lâcher, tout comme ma pagaie.


À cette seconde précise, je me dis que je pourrais me noyer. Je me laisse donc descendre dans le fort courant en sachant que je devrai trouver une façon d’éviter de me frapper la tête sur le rocher qui se trouve à quelques mètres devant moi.

Je file à vive allure vers la roche en question, l’évite en me calant la tête sous l’eau et remonte à la surface après avoir virevoltée dans un tourbillon. Faut que je sorte de la rivière. Je nage en fou vers le bord, je m’agrippe aux roches et je sors de l’eau, à bout de souffle, sous le choc. Mes bras et mes jambes tremblent. Je vois mon chum, Béatrice et Caro au loin, je leur fais signe de ne pas descendre la rivière.


Je prends le temps de retrouver mes esprits. J’ai vraiment eu peur. Je pense à ma fille qui doit capoter, elle qui était fébrile et un peu craintive au départ. Caro, qui s’est jetée à l’eau pour me venir en aide, apparaît soudainement devant moi, avec ma planche qu’elle a réussi à libérer. Elle vient me retrouver sur la roche et on sort la planche de l’eau. Ouf! Méchante péripétie! Béatrice et Sébastien nous repèrent du haut de la falaise; tout le monde est rassuré qu’on s’en sorte aussi bien dans les circonstances. La falaise est escarpée mais on n’a pas le choix de sortir la planche par là. Mon chum nous aide d’en haut. Enfin, les deux pieds sur la terre ferme!


La descente, prise 2


Sans pagaie, il m’est impossible de continuer la descente sur ma planche. Les gens chez qui nous avons abouti avec ce « naufrage », Yvan et Noëlline, nous offrent gentiment de la laisser chez eux et de revenir la récupérer plus tard. Je vais donc me joindre à Sébastien et Béatrice qui pourra s’asseoir dans le compartiment du milieu. On s’installe pour repartir d’une petite plage située à quelques mètres du fameux rocher où je me suis retrouvée prise. On devra pagayer intensément pour s’en éloigner dès notre mise à l’eau. On rame comme des fous Sébas et moi mais le courant nous plaque rapidement contre le rocher. On s’y accroche avec nos mains; on est clairement en mauvaise posture. Fuck pas encore!


Béatrice commence à s’affoler, je lui demande de garder son calme, que c’est important qu’elle ne panique pas. Le courant est tellement fort qu’on doit crier pour communiquer. Ma priorité est que Béatrice sorte du kayak car je crains qu’il se remplisse d’eau et qu’on coule. Je ne veux surtout pas que ma petite fille se retrouve à l’eau et descende dans ce fort débit. Tour à tour, Sébastien et moi la guidons verbalement pour qu’elle se lève du kayak, trouve des appuis stables afin de sauter vers le rocher, l’escalader et se mettre en sécurité. Elle y parvient avec assurance et beaucoup de courage.


Béatrice en sécurité, on doit maintenant se tirer de là. Caro nous crie des consignes mais on ne l’entend pas à cause des remous de l’eau. L’eau commence à entrer dans mon cubicule. Faut qu’on sorte de là nous aussi. J’agrippe de toutes mes forces la paroi rocheuse mais mes forces, sollicitées plus tôt, s’amenuisent rapidement. Je me lève pour sortir à mon tour. C’est pas évident, je sens la force de l’eau sous le kayak, mais je rejoins moi aussi le rocher. Reste maintenant à mon chum de sortir. Débalancé, le kayak se remplit de plus en plus d’eau.


Sébastien tient avec force le rocher mais le temps presse. Je tente de lui prendre le poignet pour l’aider à sortir de là mais juste avant, le courant fait chavirer le kayak et je vois mon amoureux disparaitre en-dessous, dans l’eau. Je hurle son nom, je me mets à plat ventre sur le rocher pour tenter de soulever le kayak. Il lève à peine tellement la force de l’eau est plus forte que tout. Je n’ai pas vu sortir Sébastien, j’ai peur qu’il soit coincé sous le kayak… La situation est critique. J’ai beau tiré de toutes mes sortes sur le kayak, il bouge à peine. S’il fallait que…

Je décide de me rendre de l’autre côté du rocher pour voir s’il a descendu avec le courant. Je passe devant Béatrice dont Noëlline, rassurante, s’occupe avec beaucoup de gentillesse. Je la rassure à mon tour, elle est secouée elle aussi. Je lui dis que je vais rejoindre papa qui a dû se laisser descendre dans la rivière comme moi tout à l’heure et que je reviens tout juste. Je cours du plus vite que je peux. J’appelle Sébastien de toutes mes forces et enfin, il me répond! Il est ok. Caro, qui s’est jetée à l’eau encore une fois, est avec lui. Ils sont sains et saufs tous les deux. On reprend tous notre souffle et nos esprits, secoués.


Caro me raconte que contrairement à moi, elle a vu Sébastien remonter à la surface de l’eau mais se cogner sur le rocher. Ne sachant pas s’il était conscient, elle n’a pas pris de chance et est retournée à l’eau pour aller le trouver et l’aider en cas de besoin.


Ouf, on l’a échappé belle! On a perdu une des pagaies du kayak mais c’est pas grave. On est tous là, ensemble! Reste à sortir le kayak de l’eau. Après analyse, il va nous falloir des cordes car la hauteur de la falaise rend l’accès à l’embarcation difficile. Le temps d’aller chercher le nécessaire avec Yvan qui nous donne un coup de main, on constate que le kayak n’est plus là! Il a possiblement coulé à force de se remplir d’eau. Bon bon bon…


Yvan nous indique qu’après ce fameux virage de falaises, le débit de la rivière est beaucoup moins fort. C’est ce qu’on observe en la regardant. On décide que Caro va partir sur une petite plage après les falaises pour tenter de repérer le kayak. On est confiant de le retrouver, on se dit que la chance va continuer de jouer en notre faveur. On l’attendra au pont Bouchard.


Kayak à la vue!


Comme prévu, on retrouve Caro au pont. Elle a bel et bien repéré le kayak mais il est coincé dans un secteur où le courant est pas mal fort. Elle a eu la vivacité d’esprit de prendre des photos et d’activer son application Strava, de sorte qu’on sait à environ quelle distance se trouve le kayak. Après avoir laissé Béatrice à la maison, on se rend donc en voiture à la distance indiquée et on s’aventure dans la forêt, tous les trois, habillés en wetsuit, bottillons d’eau aux pieds et VFI sur le dos! Tout un équipement de randonnée! Au début, le boisé est plutôt dégagé mais nous sommes encore loin de la rivière. Il nous faudra parcourir environ 300 mètres dans le boisé et au travers des montées abruptes pour retrouver le kayak! On est tellement content! La chance nous sourit de nouveau! Reste à le sortir de là, ce qui n’est pas gagné étant donné le fort débit.

Tout un défi de sortir le kayak de sa fâcheuse position...


Une première tentative nous permet de le lever; on va réussir! Mais sous le poids du kayak lui-même et du courant, il bascule et se retrouve à nouveau dans l’eau mais dans une position encore moins avantageuse… Les compartiments d’en avant et du milieu se remplissent rapidement d’eau. Pendant, deux heures, on va essayer, à l’aide de cordes et de systèmes de poulie, de le sortir de l’eau mais la rivière est plus forte que nous trois. À deux reprises, Caro tombera à l’eau et chaque fois, ça me fera capoter! C’est pas vrai qu’après avoir eu si peur plus tôt dans la journée, cette aventure-là va mal finir! J’ai eu ma dose d’émotions fortes, je veux pas qu’il nous arrive autre chose de fâcheux, je suis saturée.


À l’évidence, on a tout essayé et fait tout ce qu’on pouvait avec les moyens qu’on avait à ce moment-là. Il est rendu 18h30. Pour une descente de rivière qui devait durer 45 minutes-1 heure, disons qu’on est loin du compte puisque ça fait six heures qu’on est parti! On décide de rentrer à la maison et de revenir demain matin avec un tirefort et des plus grosses cordes. On prend en note les coordonnées GPS de l’emplacement. Le chemin du retour est plus difficile dans un boisé beaucoup plus dense. La douche va être bonne!


Une question de perspective


On soupe ensemble, en revenant sur les péripéties de la journée. Je me rends compte que je suis beaucoup plus sous le choc que Sébas et Caro. Le fait d’avoir eu peur pour ma vie et celle de mon amoureux me reste en tête. J’arrête pas de revoir le kayak basculé et perdre de vue mon chum sous l’eau. Les minutes qui ont suivi m’ont paru interminables.


Là où Sébas et Caro ont vu une aventure remplie de péripéties, moi j’y ai vu une aventure qui a bien failli tourner au drame. Cette histoire m’a fait revivre le traumatisme de la fois où j’ai failli me noyer dans une rivière en Oregon. Tellement d’éléments similaires : rivière plus haute qu’à l’habitude, fort courant, tourbillon, le cours des choses qui bascule en quelques secondes…


En me couchant, je me suis rappelée un court film diffusé lors de la Course destination monde 1996-1997, une émission de télévision dont j’étais fan et où les participants parcourent seuls différentes régions du monde tout en réalisant de petits films de quatre minutes. Deux participants de la Course s’étaient retrouvés ensemble dans une fâcheuse situation. Celui qui était le plus proche des gens malveillants qu’ils avaient croisé cette soirée-là, avait ressenti une peur beaucoup plus grande que son ami, un peu plus en retrait de la scène. Ce participant avait d’ailleurs fait un film sur l’événement en question. De son côté, l’autre avait dit dans son résumé de la semaine, que deux mètres plus loin, il n’y avait pas de film à faire avec cet événement.


Marquée par mon expérience passée, de mon côté, il y avait un blogue à faire avec cette aventure. Pour extérioriser ce que j’ai vécu pendant cette journée et pour empêcher que la peur de l’eau et du courant revienne dans ma vie. Ça m’a pris dix ans m’en défaire la première fois, je n'ai pas du tout envie de vivre de nouveau avec cette peur. Je vais attendre que la rivière et son débit diminuent et je retournerai sur la rivière en planche à pagaie, accompagnée de mes fidèles compagnons d’aventure. Qui sait, peut-être qu’on retrouvera nos deux pagaies perdues? Pour nos lunettes de soleil et la casquette de Sébas, on ne fonde pas d’espoir de les retrouver!


Pis le kayak?


Après une nuit passée dans la rivière, allait-on retrouver le kayak en un morceau? En le laissant là, on savait qu’il y avait un risque que l’embarcation ne survive pas au fort débit. Après une autre difficile randonnée dans le bois longeant la rivière, Sébastien et Caro ont repéré le kayak. Les espoirs de pouvoir naviguer avec à nouveau se sont considérablement amenuisés quand ils ont vu qu’il était replié autour de la roche. Armés du tirefort et de cordes, ils ont pu sortir le kayak de l’eau. Étant donné le relief abrupt en bordure de la rivière et le difficile accès en forêt, la façon la plus simple de ramener le kayak était par la rivière. Mais est-ce qu’il serait encore navigable?


Comme par miracle, une fois sorti de l’eau et après l’avoir manipulé un peu, il a retrouvé sa forme avec seulement quelques bosses en-dessous. Il était encore fonctionnel! Notre bonne étoile nous a encore souri! Caro l’a ramené au pont Bouchard comme une championne! Plus de peur que de mal, tout est bien qui finit bien! On n’a sûrement pas fini de parler de cette aventure-là!

Caro qui ramène le kayak double à bon port!




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